Le Souvenir Français
Délégation de la Haute-Savoie (74)
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« La Grande Guerre est l’événement historique de référence pour les Français »

C’est au sortir du conflit de 1914-18 que de nombreux monuments aux morts, comme ici à Verdun, ont été érigés partout en France.

L’historien Stéphane Audoin-Rouzeau, spécialiste de la Grande Guerre, analyse la place particulière du premier conflit mondial dans la mémoire des Français. Et s’interroge, dans son dernier essai La grande guerre peut-elle mourir ? : jusqu’à quand se souviendra-t-on avec une telle intensité du sacrifice des poilus ?

Quelle est la place de la grande guerre dans la mémoire française ?

La Grande Guerre tient une place mémorielle très importante en France. Elle constitue la dernière grande catastrophe, l’événement historique de référence. Après avoir été très vivace dans les familles pendant l’entre-deux guerres, le souvenir de 14-18 s’était progressivement effacé. Avant de revenir en force à la fin des années 1980.

Pour quelles raisons ?

Pour deux raisons, je crois. La première est géopolitique. Avec l’effondrement du communisme à l’Est, un cycle historique s’achève : la révolution bolchévique, née de la Grande Guerre, se termine, en quelque sorte. Et la carte européenne, largement issue de la Première Guerre mondiale, se reconfigure. Les Etats baltes redeviennent indépendants, la Tchécoslovaquie se divise en deux pays.

Et l’éclatement de l’ex-Yougoslavie, une des constructions issues de cette guerre, ramène le conflit en Europe, et même de là où il était parti : à Sarajevo. Le lieu même où, le 26 juin 1914, avait été assassiné l’archiduc d’Autriche François Ferdinand. Cette série d’évènements donne l’impression que « la boucle est bouclée », et que l’histoire européenne revient à ses sources.

Un deuxième phénomène, plus profond, ramène la Première Guerre mondiale aux premières places du souvenir historique français. La génération des petits-enfants de soldats ramène l’histoire sur le devant de la scène. À la fin des années 1980, les adultes posent les questions que n’avaient pas posées leurs parents à leurs ascendants qui, eux, avaient vécu la guerre et s’étaient tus en imposant leur silence.

Quelles questions pose alors cette nouvelle génération ?

Cette génération perçoit que la Grande Guerre a été créatrice de notre temps. Avec un point essentiel : le nombre de morts. Les chiffres sont tels – 1,4 million de morts – que l’on ne parvient pas à se représenter l’ampleur du désastre humain. La France perd en en moyenne, chaque jour, entre 800 et 900 jeunes hommes, pendant 4 ans et demi. À la sortie de la Grande Guerre, les deux tiers des Français sont en deuil d’une façon ou d’une autre.

Ce deuil de masse ressurgit à la fin des années 1980. Les petits-enfants questionnent cette mort de masse à travers deux prismes. Un questionnement familial tout d’abord : où est mort mon grand-père ? Et un questionnement plus large : comment une société comme la mienne a pu accepter une telle horreur? Et donc, comment ont-ils fait pour « tenir » ?

Le succès inattendu d’un film, La vie et rien d’autre, de Bertrand Tavernier (1989), puis d’un livre, Les champs d’honneur, de Jean Rouaud, couronné par le Goncourt en 1990, témoigne de ce « revival » de la Grande Guerre, à travers le deuil, dans la société française de la fin du XXe siècle.

Aujourd’hui, c’est toujours autour du deuil que la mémoire du conflit reste vive?

Oui. Un exemple : on a trouvé récemment la chambre d’un jeune officier, tué en 1918, que ses parents avaient laissée absolument intacte, à Bélâbre, dans l’Indre. Ils avaient prévu, devant notaire, que les propriétaires suivants de la maison ne pourraient pas toucher à cette chambre pendant une durée de 500 ans ! Et qu’aucune fête ne pourrait avoir lieu dans cette maison.

De nouveaux acquéreurs ne pouvant plus honorer cette promesse, qui n’avait pas de valeur juridique, une solution a été trouvée : la mairie a tout démonté et la chambre va être reconstituée ailleurs dans la ville, car on ne veut pas détruire un tel sanctuaire. On comprend peut-être mieux, aujourd’hui, la souffrance des familles après 1918. C’est à travers les affects très puissants que la Grande Guerre est si présente aujourd’hui en France. La question que je me pose, c’est : combien de temps cela durera-t-il ?

Peut-on répondre à cette question ?

Inévitablement, un jour, tout événement bascule dans les « événements morts ». La question c’est comment, quand, et à quelle occasion ? Un historien ne peut répondre à ces questions. Si on regarde les leçons du passé, c’est toujours une catastrophe qui remplace une catastrophe précédente.

La Grande Guerre avait remplacé la guerre de 1870, grand référent jusqu’à 1914 : la massivité de la catastrophe suivante a brisé la mémoire de la précédente. Quelle mémoire auront de la grande guerre la quatrième, la cinquième génération après celle des poilus ? On ne peut pas le savoir.

Au point d’être mobilisée politiquement dans les récentes crises comme les attentats de 2015 ou le Covid-19. Pourquoi ?

La Première Guerre mondiale est l’apogée d’une sorte de « France parfaite ». Nous sommes un pays profondément divisé politiquement. Or, en tant que citoyens, nous avons très profondément, en temps de crise, une aspiration à l’unité. La Grande Guerre incarne dans notre mémoire le symbole de cette unité, à travers « l’Union sacrée ».

Le terme a été forgé par Raymond Poincaré, dans un message aux Chambres, le 4 août 1914, au début de la guerre. Ces deux mots ont survécu jusqu’à nos jours. Le président de la République y appelle, et elle se produit effectivement : les oppositions à la guerre disparaissent, car on ne peut s’opposer à la patrie qui se défend.

Dans la détresse des attentats de 2015, le Premier ministre, Manuel Valls, appelle à nouveau à « l’Union sacrée », mobilise ce souvenir, et elle se produit à nouveau. De même au début de l’épidémie de Covid : le Président de la République, Emmanuel Macron, mobilise ce thème ainsi que d’autres images directement issues de la Grande Guerre : ainsi le thème des lignes de défenses successives où tout le monde est un combattant, où les soignants tiennent la première ligne, etc.

Le référent 14-18 constitue une ressource politique de premier ordre dans le contexte d’une crise dont le sens échappe. Face à une forme de sidération, on remobilise ce qui a fait « tenir », comme pendant la Grande Guerre. Celle-ci permet de créer un cadre d’intelligibilité là où le « sens » fait défaut, en tentant de réduire l’angoisse du corps civique, ce qui est une des tâches du politique en temps de crise.

Élodie Bécu, Article du 11 Nov. 2023